On va se le dire franchement : la « bourse-casino » prend le pas sur la bourse des analystes. Les marchés contemporains n’accordent plus la prime à ceux qui décortiquent les bilans, analysent les flux de trésorerie ou évaluent la durabilité d’un avantage compétitif. Ils privilégient ceux qui comprennent — ou surfent — la dynamique des flux, des récits, des mouvements collectifs. Le prix n’est plus un reflet, mais une réaction ; il n’est plus un résultat, mais une construction. Pendant que les états financiers racontent l’histoire d’une entreprise avec la lenteur d’une marée, les prix, eux, s’emballent avec la volatilité d’un orage.

Nous sommes entrés dans un régime dominé non par les fondamentaux, mais par la mécanique des flux. ETF, épargne automatique, trading gamifié, plateformes grand public, cryptomonnaies : l’architecture financière contemporaine récompense l’intensité bien plus que la valeur. Elle amplifie le mouvement davantage qu’elle ne mesure la substance. La valorisation devient un phénomène social plus qu’un exercice comptable.

Dans un tel environnement, l’investisseur fondamentaliste n’est pas seulement en décalage : il est parfois en danger de sous-performance prolongée. Et pourtant, cette marginalisation apparente de la value soulève une question essentielle : dans un monde qui fabrique mécaniquement des bulles, la gestion value n’est-elle pas précisément l’un des derniers remparts ?


L’essor des investisseurs particuliers : la montée d’un marché plus réflexif qu’analytique

Depuis quelques années, l’un des changements les plus profonds — et les moins bien compris — est l’irruption massive des investisseurs particuliers dans l’ordre de marché. Leur influence n’est pas seulement plus visible ; elle modifie la microstructure même de la formation des prix.

D’après l’Autorité des marchés financiers (AMF), au deuxième trimestre 2025, 834 000 particuliers ont acheté ou vendu des actions cotées dans l’Union européenne. Le nombre total de transactions réalisées par des particuliers atteint 11,4 millions, en progression de 11 % sur un an.
Au troisième trimestre 2025, selon le Cercle des Épargnants, 780 000 investisseurs particuliers furent actifs — un rebond de 18 % sur un an.

Ce chiffre, en soi, ne dit pas encore la nature du basculement. Ce qui importe, c’est la nature de ces ordres, leurs temporalités, leurs motivations.
Le particulier réagit plus vite que l’institutionnel : il achète en réponse à une émotion, un graphique, une rumeur, une vidéo virale. Il se contente souvent d’une croyance, d’un récit, d’une dynamique, là où l’investisseur traditionnel exige une preuve, un bénéfice, un retour sur capitaux investis.

On ne compte plus les épisodes où cette énergie collective a fait exploser des titres dont les fondamentaux n’avaient aucune capacité à justifier la hausse. GameStop en 2021 ne fut pas une anomalie ; ce fut une démonstration. Un titre laissé pour mort a été ressuscité par une foule qui n’achetait pas un bilan, mais un symbole, une bataille, un sentiment d’appartenance.

Les marchés ne sont donc plus seulement des dispositifs d’allocation du capital : ce sont des espaces d’expression collective. Or, un marché qui cherche des récits plus que des comptes est un marché qui s’expose naturellement aux bulles.


La montée en puissance des ETF : la financiarisation automatisée

Ce basculement n’est pas uniquement émotionnel. Il est aussi mécanique.
La gestion passive — par le biais des ETF — restructure profondément l’allocation de capital. Elle crée un marché où les flux précèdent les raisons.

En octobre 2025, selon Amundi, les ETF UCITS ont enregistré une collecte nette de 38,5 milliards d’euros, un niveau sans précédent. Les ETF actions, en particulier, captent l’essentiel de ce flux.

Un ETF n’a aucune opinion ; il n’a pas de doute, pas d’intuition, pas de prudence. Lorsque les investisseurs alimentent leurs versements programmés, l’ETF achète mécaniquement, qu’Apple ou Microsoft soient raisonnablement valorisées ou non.
C’est la logique même d’un indice : il ne juge pas ; il reproduit.

Ainsi, les mégacapitalisations deviennent les réceptacles structurels du flux mondial.
Plus elles montent, plus elles pèsent lourd dans les indices.
Plus elles pèsent lourd, plus les ETF les achètent.
Plus les ETF les achètent, plus elles montent.

Cette dynamique auto-renforçante crée un déséquilibre : les valeurs les plus visibles deviennent les plus achetées, les plus achetées deviennent les plus chères, et les plus chères deviennent les plus visibles. Ce cercle n’a rien d’une bulle classique née de l’imaginaire collectif : c’est une bulle systémique, produite par la structure même des flux.

Dans un tel univers, la valorisation raisonnable devient une faiblesse, et l’absence de momentum devient une sentence.


La finance “virtuelle” et la contamination crypto : prix sans valeur, adhésion sans bilan

Parallèlement à la financiarisation automatisée, un autre phénomène contribue à détacher le prix de la valeur : la logique crypto.

Depuis l’explosion du Bitcoin, puis l’apparition d’un ensemble de cryptomonnaies et de jetons dont la valeur repose sur la seule confiance collective, un changement culturel majeur s’est opéré.
La génération qui entre aujourd’hui en Bourse est la première à avoir commencé par investir dans un univers où :

  • la valeur n’est pas une donnée comptable,
  • l’actif n’a ni flux ni bilan,
  • l’analyse fondamentale n’existe pas,
  • la hausse produit la crédibilité, et non l’inverse.

Le succès de Bitcoin — davantage capitalisé que la quasi-totalité des entreprises européennes — a validé un modèle où le prix ne dépend plus de la valeur économique mais de la dynamique sociale.

Cette culture a migré vers les marchés traditionnels.
Des actions deviennent des symboles, des fan clubs, des identités.
On n’achète plus “une entreprise” ; on achète “une vision”.
L’analyse fondamentale ne disparaît pas : elle devient inaudible dans un espace où les investisseurs parlent en termes de narratifs, de dominance, d’effet réseau.

La Bourse, alors, s’approche de la crypto : un lieu où l’on parie davantage sur le mouvement que sur le modèle économique.


Pourquoi l’analyse fondamentale sous-performe dans ce nouveau paradigme

L’analyse fondamentale demeure le seul outil capable de dire si une entreprise est solide, rentable, durable.
Mais elle n’est plus le langage du marché.

Le marché moderne parle en flux, en vitesse, en sentiment, en momentum. L’analyse fondamentale parle en solvabilité, en marge, en coût du capital, en valeur terminale. Ces deux univers ont pris leurs distances.

La value sous-performe non parce qu’elle serait moins pertinente, mais parce qu’elle est moins synchronisée avec les moteurs du marché contemporain.
L’investisseur fondamentaliste a souvent raison — mais trop tôt.
Il anticipe la réalité économique, mais le marché anticipe la réaction des autres investisseurs.
Entre comprendre et gagner, il existe désormais un intervalle que seul maîtrise celui qui lit le marché comme un système social, non comme un recueil de comptes annuels.

Cette dissonance crée une asymétrie de performance : le marché récompense ceux qui acceptent de payer la cherté, et pénalise ceux qui exigent du raisonnable.

Et si cette désynchronisation créait une opportunité pour la gestion value : Se protéger de l’éclatement de la bulle ?

C’est ici que le paradoxe se renverse.
Car si le marché moderne fabrique des distorsions, alors il fabrique mécaniquement des zones d’ombre.
Et dans ces zones d’ombre vivent précisément les entreprises value.

Les flux passifs ignorent les petites et moyennes capitalisations.
Les investisseurs particuliers n’en parlent pas.
Les plateformes de gamification les rendent invisibles.
Les cryptos les éclipsent par des hausses spectaculaires.
Le momentum les pénalise parce qu’elles n’ont pas d’histoire à raconter.

Ce n’est pas qu’elles ne valent rien : c’est qu’elles ne pèsent rien dans la dynamique du marché.
Or, pour un investisseur fondamentaliste, cela peut être un cadeau déguisé.

Lorsqu’une entreprise rentable, bien gérée, peu endettée, au modèle éprouvé mais sans dimension spectaculaire, se négocie sous ses actifs tangibles, ce n’est pas une aberration : c’est une exploitation possible d’une inefficience.

La value n’est peut-être pas morte : elle est en sommeil, écrasée par les flux qui suralimentent la croissance perçue et ignoraient la croissance réelle.

C’est précisément ce type de configuration qui, historiquement, constitue le terreau d’un retour massif de la performance value.


Conclusion : la gestion value comme antidote aux bulles — à condition d’accepter la temporalité

La question n’est donc pas : la value performe-t-elle mieux que la croissance ?
Ni : les fondamentaux reviennent-ils toujours à la surface ?
La vraie question, dans un marché structurellement exposé aux bulles, est la suivante :

La value protège-t-elle des excès, là où les autres stratégies les amplifient ? Et la réponse, à bien des égards, est oui.

Non pas parce qu’elle immunise contre les baisses — aucune stratégie n’offre cela.
Mais parce qu’elle évite de payer trop cher ce que les flux rendent extravagant.
Parce qu’elle refuse la dynamique spéculative comme critère de décision.
Parce qu’elle oblige à regarder l’entreprise plutôt que le prix.
Parce qu’elle demande une preuve économique et non un récit viral.

Dans un monde où les bulles peuvent naître :

  • d’un flux passif aveugle,
  • d’un emballement collectif du retail,
  • d’un sentiment gamifié,
  • ou d’une dynamique crypto entièrement détachée de la valeur,

la gestion value apparaît comme un contre-poids, une force de rappel, une discipline qui exige de s’ancrer dans la réalité.

Elle ne protège pas du bruit, mais elle protège de la tentation d’en devenir prisonnier.
Elle ne promet pas la performance immédiate, mais elle limite le risque d’être emporté par les bulles que le marché produit et reproduit.

Et pour l’investisseur patient — celui qui accepte que le temps long est la seule arme contre le tumulte — la value pourrait être, non seulement une protection, mais l’une des grandes opportunités du cycle à venir en protégeant l’investisseur de l’éclatement inévitable de la bulle de ces valorisations virtuelles.

PS : Warren BUFFET n’a jamais accumulé autant de cash dans Berkshire Hathaway, ce ne veut surement rien dire…

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