Gérer son patrimoine, investir en actions ou dans l’immobilier, c’est se projeter sur 20 ou 25 ans. C’est donc tenter de comprendre, même imparfaitement, le monde dans lequel nous vivrons dans vingt ans, trente ans ou cinquante ans.
C’est là qu’une donnée me trouble. Une donnée qui m’apparaît d’une importance exceptionnelle, mais que je ne sais pas encore parfaitement analyser.
Les projections démographiques nous prédisent une baisse considérable de la population
Selon les projections démographiques des Nations unies, la population chinoise pourrait être divisée par plus de deux d’ici 2100. La Chine, qui compte encore environ 1,4 milliard d’habitants aujourd’hui, pourrait tomber autour de 633 millions d’habitants en 2100 dans le scénario central.
À horizon plus proche, elle pourrait déjà perdre une part considérable de sa population au cours des cinquante prochaines années.
Il ne s’agit pas d’une petite variation statistique. Il s’agit de la deuxième puissance économique mondiale. Il s’agit du pays qui a incarné l’usine du monde. Il s’agit de la zone qui a fourni pendant 25 ans une part considérable de la main-d’œuvre industrielle bon marché, des biens manufacturés à prix bas et de la désinflation importée par les pays développés.
La France elle-même vient d’entrer dans une zone démographique nouvelle. En 2025, les naissances sont tombées à 645 000, contre plus de 900 000 au début des années 1970, et le solde naturel est devenu négatif pour la première fois depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. La fécondité française est désormais de 1,56 enfant par femme. La France n’est donc plus cette exception démographique européenne que l’on aimait décrire. Elle vieillit, elle aussi.
La dernière note de l’INSEE prédit une baisse de la population Française dès 2037 ! C’est vertigineux :
« En 2070, si les tendances démographiques récentes se prolongeaient, la France compterait 65,9 millions d’habitants, soit 3,2 millions de moins qu’en 2026. La population augmenterait légèrement jusqu’en 2037 pour atteindre 69,8 millions d’habitants.
Cette croissance démographique tiendrait exclusivement au solde migratoire, le solde naturel devenant négatif à partir de 2025.
À partir de l’année 2037, le solde migratoire ne compenserait plus le déficit naturel et la population commencerait donc à diminuer« .
L’Europe vieillit. La Chine vieillit. Le Japon et la Corée du Sud vieillissent depuis longtemps. Même les États-Unis, qui conservent une dynamique plus favorable, ne doivent une partie significative de leur croissance démographique qu’à l’immigration.
Cette donnée oblige à reposer une question que l’on croyait presque dépassée : d’où vient réellement la croissance ?
Le phénomène n’est donc pas seulement chinois. Il est mondial. La population mondiale ne baisse pas encore ; elle devrait même continuer à augmenter jusqu’au milieu des années 2080 selon les Nations unies. Une croissance principalement en Inde et en Afrique.
Mais le mouvement profond est là : le monde vieillit, la fécondité baisse presque partout, et les grandes zones qui ont porté la croissance industrielle, immobilière, salariale et consumériste des dernières décennies perdent progressivement leur carburant humain.
Or le capitalisme moderne a toujours été une histoire de volume.
On produit plus parce qu’il y a plus de travailleurs. On vend plus parce qu’il y a plus de consommateurs. On construit plus parce qu’il y a plus de ménages. On prête plus parce qu’il y a plus de jeunes actifs qui s’endettent pour acheter leur logement, élever leurs enfants, équiper leur foyer, développer leur entreprise, financer leurs projets.
La croissance, telle que nous l’avons connue, a été portée par cette évidence silencieuse : demain serait plus peuplé qu’aujourd’hui. Il y aurait davantage de jeunes, davantage d’actifs, davantage d’acheteurs, davantage d’emprunteurs, davantage de cotisants, davantage de projets.
Et si cette évidence disparaissait ?
À quelle croissance pouvons-nous nous attendre dans un monde où la population active baisse, où la population vieillit, où les ménages se forment moins nombreux, où les jeunes deviennent plus rares et où une part croissante de la consommation se déplace vers la santé, la dépendance, la sécurité et les dépenses contraintes ?
Une population vieillissante consomme encore, naturellement. Mais elle ne consomme pas de la même manière. Elle achète moins de logements familiaux, moins d’équipements de première installation, moins de voitures pour accompagner l’expansion d’un foyer, moins de biens liés à l’arrivée des enfants. Elle consomme davantage de soins, de services, de protection, de maintien à domicile, de médical.
Cette consommation peut faire tourner une économie. Mais produit-elle le même élan capitaliste qu’une société jeune, nombreuse, mobile, endettée, ambitieuse et tournée vers l’avenir ?
C’est la première inquiétude : celle de la croissance.
La deuxième inquiétude, c’est l’inflation.
La Chine représente encore près de 30 % de la production manufacturière mondiale. Pendant plus de deux décennies, elle a permis au monde développé d’acheter des biens produits loin, en grande quantité, à bas coût. Mais si la Chine vieillit, si sa population active se contracte, si son coût du travail augmente, si son modèle productif doit financer une société âgée, qui produira demain cette masse de biens à bas prix ?
L’Inde ? L’Afrique ? Peut-être en partie. Mais il ne suffit pas d’avoir des bras. Il faut des bras formés, urbanisés, électrifiés, connectés à des ports, insérés dans des chaînes industrielles, protégés par des institutions, financés par du capital et coordonnés par une volonté politique. La Chine n’était pas seulement une réserve de main-d’œuvre. Elle était un écosystème industriel complet.
La machine, alors ? Les robots ? L’intelligence artificielle ? Sans doute en partie également. Mais n’est-ce pas illusoire de croire que la machine remplacera simplement, gratuitement et sans friction, la main-d’œuvre abondante qui a permis la mondialisation désinflationniste ?
L’automatisation demande du capital, de l’énergie, des métaux, des semi-conducteurs, des infrastructures, de la maintenance. Elle peut résoudre une partie du problème productif. Elle ne résout pas nécessairement le problème social. Elle produit peut-être davantage avec moins d’hommes, mais elle ne recrée ni jeunes ménages, ni désir d’avenir, ni diffusion large du pouvoir d’achat.
Et c’est peut-être ici que la question devient encore plus vertigineuse.
Si ce qui est rare devient cher, alors demain, la valeur rare ne sera peut-être plus seulement le capital. Elle sera l’actif humain capable de créer de la valeur ajoutée. Le travail qualifié. L’énergie productive. L’intelligence appliquée. La capacité à entreprendre, à soigner, à construire, à former, à produire, à organiser, à transmettre.
Dans un monde vieillissant, les actifs ne seront-ils pas terriblement recherchés ? Ne deviendront-ils pas, précisément parce qu’ils seront moins nombreux, la ressource la plus rare, donc la plus chère ?
À l’inverse, ce qui risque de devenir abondant, ce sont les inactifs, les retraités, les rentiers, les détenteurs de patrimoine qui ne participent plus directement à la création de valeur. Non pas parce qu’ils seraient inutiles, naturellement, mais parce qu’ils deviendraient beaucoup plus nombreux relativement à ceux qui travaillent, produisent et financent le système.
N’allons-nous pas vers une société qui devra, qu’elle le veuille ou non, revaloriser le travail ? Une société dans laquelle le vrai luxe ne sera plus seulement de posséder, mais d’être encore capable de produire, d’apprendre, d’agir, d’être utile, de créer de la valeur ?
La question patrimoniale viendra ensuite. Et elle est immense.
Car si la population baisse, la demande de logements ne peut pas rester indifférente. Investir dans l’immobilier pour les cinquante prochaines années, dans une zone appelée à perdre durablement des habitants, n’apparaît pas comme l’idée du siècle.
L’immobilier a besoin de ménages, de familles, d’étudiants, d’actifs, de mobilité, de tension foncière. Là où la population recule, la pierre peut devenir moins rare, moins désirée, moins liquide.
Le même raisonnement vaut pour les entreprises. Comment augmenter durablement son chiffre d’affaires lorsque son marché naturel diminue ? Toutes les entreprises ne pourront pas continuer à croître éternellement dans un monde où le nombre de consommateurs, de jeunes ménages et d’actifs solvables se contracte. La baisse de la population, c’est aussi, très simplement, la baisse de certains marchés.
Voilà pourquoi cette donnée me semble si importante.
Nous continuons souvent à réfléchir avec les réflexes hérités du XIXe et du XXe siècle : la peur du trop-plein, de la surpopulation, de la rareté des ressources, de la planète débordée par l’expansion humaine. Mais peut-être que le sujet des cinquante prochaines années sera exactement inverse.