La superpuissance américaine impose peut-être une nouvelle règle du jeu : croissance à tout prix, dette permanente, inflation monétaire acceptée, déficits budgétaires colossaux. L’Europe peut-elle encore refuser cette fuite en avant ?
J’ai comme un malaise lorsque je regarde les chiffres américains. Les salaires, les valorisations, les levées de fonds, les capitalisations boursières, les fortunes privées, les déficits publics : tout semble avoir changé d’échelle. On ne parle plus en millions, mais en milliards, en centaines de milliards, parfois en milliers de milliards. SpaceX, OpenAI, Google, Nvidia, Microsoft, Apple ou Meta donnent l’impression d’avoir capturé l’avenir. Intelligence artificielle, espace, semi-conducteurs, cloud, données, finance, plateformes numériques : les États-Unis semblent posséder tous les leviers du monde qui vient.
À première vue, l’Amérique n’a jamais été aussi forte. Mais c’est précisément cette apparence qui interroge.
En France, le salaire médian tourne autour de 2000€ par mois. Le salaire d’un président de la République ou l’indemnité d’un parlementaire, même élevés par rapport au revenu moyen, restent presque modestes lorsqu’on les compare aux fortunes politiques, financières et technologiques américaines.
Aux États-Unis, le monde semble avoir basculé dans une autre dimension. Dans certaines grandes métropoles, un revenu de 100 000 ou 150 000 dollars par an ne donne plus nécessairement le sentiment de vivre confortablement. Le logement, la santé, les études, les assurances, les transports et l’alimentation absorbent une part considérable des revenus.
Donald TRUMP se serait enrichit de 6 milliards de dollars depuis le début de sa présidence lorsque le patrimoine de nos élus dépasse rarement le millions d’euros (« Analyse du patrimoine des ministres à l’aune de leurs projets de vie« ).
Ce décalage ne dit pas que les États-Unis sont plus riches. Il dit peut-être que nous entrons dans une nouvelle ère économique : celle du toujours plus.
La monnaie comme énergie accumulée
La monnaie est une énergie. C’est mon leitmotiv patrimonial : l’argent est une énergie au service des projets de vie. Mais ici, on change de registre. La monnaie devient une énergie systémique, accumulée dans les marchés, les dettes, les valorisations, les bilans publics, les patrimoines et les promesses de croissance future.
Pendant plus de dix ans, les politiques monétaires extrêmement accommodantes ont injecté une énergie considérable dans le système américain : taux très bas, rachats d’actifs, abondance de liquidités, soutien aux marchés, déficits publics, plans de relance. On pourrait croire que cette période est terminée parce que les banques centrales ont remonté leurs taux, mais l’énergie monétaire ne disparaît pas si facilement. Elle continue de circuler, alimentée par des déficits budgétaires devenus structurels. Il y a trop d’argent cherchant des actifs, trop d’argent cherchant du rendement, trop d’argent cherchant à se transformer en puissance.
C’est peut-être cela, l’hyperinflation des actifs américains : non pas l’explosion immédiate des prix du quotidien, mais l’inflation permanente de tout ce qui concentre la rareté, la technologie, la puissance, la promesse et le capital. Les actifs montent parce qu’ils sont rares, mais ils montent aussi parce que l’argent est abondant.
La croissance à tout prix pour faire croitre le système plus vite que sa dette.
Derrière cette hyperinflation des actifs, il y a une logique simple : la croissance à tout prix. Les États sont trop endettés. Les déficits budgétaires sont devenus structurels. Les dépenses publiques sont politiquement impossibles à réduire fortement. Les besoins explosent : santé, vieillissement, défense, énergie, transition, intelligence artificielle, infrastructures, data centers, souveraineté technologique.
Dans ce contexte, la rigueur devient presque impraticable. Il ne reste alors qu’une issue : faire croître le système plus vite que sa dette.
Cette fuite en avant rend même tolérables des taux d’intérêt plus élevés.
Si la croissance nominale reste forte, si les profits progressent, si les salaires montent, si les actifs continuent de s’apprécier, alors le coût de la dette peut augmenter sans casser immédiatement le système. La dette coûte plus cher, mais l’économie grossit aussi plus vite en valeur.
C’est peut-être le nouveau pari américain : accepter plus d’inflation, plus de dette, plus de valorisations et des taux plus élevés pour financer toujours plus de croissance. Le taux d’intérêt n’est plus seulement une contrainte. Il devient le prix à payer pour financer l’avenir.
Le moteur démographique s’épuise
Il faut peut-être prendre encore plus de recul. Cette fuite en avant n’est pas seulement le produit de la monnaie abondante ou de l’appétit pour le risque. Elle est peut-être aussi la réponse du capitalisme à une crise plus profonde : la crise démographique.
Pendant deux siècles, le capitalisme a été porté par le nombre : plus de travailleurs, plus de consommateurs, plus de ménages, plus d’emprunteurs, plus de cotisants, plus de projets. La croissance reposait sur une évidence presque invisible : demain serait plus peuplé qu’aujourd’hui. Mais cette évidence se fissure. La Chine vieillit dramatiquement et devrait perdre la moitié de sa population dans les 75 prochaines années. L’Europe vieillit. Le Japon et la Corée du Sud vieillissent depuis longtemps. La France elle-même n’est plus l’exception démographique que l’on aimait décrire. Les jeunes deviennent plus rares, les actifs moins nombreux, les retraités plus nombreux, et la consommation se déplace progressivement vers la santé, la dépendance, la sécurité et les dépenses contraintes.
Dès lors, la question devient brutale : comment maintenir la croissance dans un monde qui perd son carburant humain ? La réponse américaine est peut-être de remplacer la croissance du nombre par la croissance de l’intensité : plus de dette, plus de technologie, plus d’intelligence artificielle, plus de productivité espérée, plus d’énergie, plus de capital, plus de valorisations, plus de croissance nominale, plus d’inflation acceptée. Puisque le monde ne peut plus croître aussi facilement par le nombre, il cherche à croître par la monnaie, par la dette, par la technologie et par les actifs.
Plus vite, fuir le réel pour essayer de trouver un nouveau carburant pour alimenter la croissance.
Et si la MMT était déjà là ?
C’est ici que la Modern Monetary Theory, la fameuse MMT, devient intéressante. La MMT est une théorie monétaire moderne selon laquelle un État qui émet sa propre monnaie, s’endette dans sa propre monnaie et conserve le contrôle de sa banque centrale n’est pas contraint comme un ménage ou une entreprise. Sa vraie limite n’est donc pas d’abord le déficit public, mais l’inflation : tant que l’économie réelle peut absorber la dépense publique sans tension excessive sur les prix, l’État peut continuer à dépenser.
Ce qui m’intéresse ici, ce n’est pas la MMT officielle, ni l’idée naïve selon laquelle les États pourraient dépenser sans limite. Ce qui m’intéresse, c’est la MMT de fait. Aucun gouvernement ne dira frontalement que l’inflation devient une variable acceptable. Mais dans les faits, nous nous rapprochons peut-être d’un monde dans lequel le déficit n’est plus considéré comme la vraie limite. La vraie limite devient seulement le niveau d’inflation que les sociétés peuvent supporter.
Dans ce régime, l’inflation n’est plus seulement un accident à corriger. Elle devient un mécanisme d’ajustement implicite. Elle allège lentement le poids réel des dettes, soutient la valeur nominale des actifs, entretient l’effet richesse et permet d’éviter les choix politiques impossibles. L’Europe peut continuer à regarder ce mouvement avec prudence, mais si les États-Unis imposent ce régime par leurs marchés, leurs entreprises, leur technologie, leurs déficits et leur puissance financière, elle devra peut-être s’y adapter. Pas par conviction. Par nécessité.