Dans le prolongement d’un premier article de présentation de la blockchain « Altcoin, blockchain, cryptomonnaie : Définition et analyse prospective », OlivierSPb, lecteur régulier et passionné par ses sujets, se propose de décrypter les ICO dans un nouvel article.
Les ICO : Environnement juridique et mécanismes.
Les ICOs (Initial Coin Offering) sont une nouvelle forme de levée de fonds pour une start-up ou une scale-up.
Si dans un financement classique de levée de fonds, l’investisseur reçoit une part du capital, dans une ICO il reçoit des jetons, des tokens qui lui donnent des droits variés, souvent maigres quelque fois significatifs liés à la performance d’une société sous-jacente.
Ces droits peuvent être :
- Une part du capital (Rarement).
- Des royalties.
- Des possibilités d’utiliser ces jetons pour acheter des biens et de des services reliés à l’activité de la société sous-jacente.
- Divers droits…
L’investisseur ne touche pas de dividendes et généralement n’est pas actionnaire de la société.
Son espérance de gain est lié d’une part au développement de la société sous-jacente et d’autre part à l’utilisation des jetons dans la vraie vie.
A l’heure actuelle, les promoteurs d’ICO proposent souvent que le fonctionnement de l’entreprise sous-jacente réduise le nombre de jetons en circulation soit par affectation d’une part des bénéfices au rachat sur le marché d’une partie des jetons soit par la destruction des jetons lors de leur utilisation pour acheter les biens et services produits par l’entreprise sous-jacente. L’investisseur espère que cette raréfaction des jetons provoquera une hausse proportionnelle des jetons en circulation, ce qui semble assez logique.
Ce n’est en fait qu’une forme de crowdfunding, étape préparatoire ou substitut d’une IPO.
Les droits peuvent paraître minces par rapport à la souscription de titres en crowdfunding, mais c’est oublier que la plupart du temps le crowdfunding ne se fait pas en direct mais, par exemple, en France en regroupant les investisseurs dans une SAS qui financera une société sous-jacente soit en en fonds propres soir en quasi fonds propres. Ces structures sont souvent opaques et donnent souvent peu de droits et surtout ne mettent pas à l’abri un investisseur d’une dilution lors de tours de table ultérieurs alors qu’en principe une ICO est définitive et couvre l’ensemble des besoins financiers de l’entreprise.
Afin d’appâter les investisseurs les arguments ou les mécanismes suivants sont souvent utilisés par les promoteurs :
- L’activité de la société utilisera dans son fonctionnement la blockchain, ce qui révolutionnera nécessairement le secteur d’activité dans lequel elle évolue. En dehors de l’utilisation de la blockchain pour la gestion des données, une analyse montre que c’est rarement vrai pour le fonctionnement de l’entreprise.
- L’utilisation réelle ou supposée de la blockchain lui permettra de réduire le coût des opérations dans son secteur d’activité lui permettant ainsi d’obtenir une part de marché importante ou tout au moins significative.
- L’accumulation de termes à la mode : Fintech, Insurtech, Regtech…
- La souscription dès l’origine permet d’avoir une attribution gratuite de jetons qui valorisera par définition leur investissement dès le départ car ils posent le principe que le cours initial sera égal au nominal et non au nominal dilué des jetons attribués gratuitement. Bien que cela semble peu logique, cela est souvent vrai !
- Des remises pour quantités.
Etc. etc.
Tout est fait pour attirer l’investisseur, investisseur qui rêve le plus souvent d’un profit rapide et colossal comme ont pu le faire ceux qui ont investi suffisamment tôt dans le Bitcoin. Et très souvent en utilisant des procédés qui quand ils ne relèvent pas de l’escroquerie pure et simple constituent des promesses chimériques.
Mais comme me l’a dit un jour un CGP désabusé : Ne rêvons pas, il n’y aura jamais assez d’escroc par rapport au nombre de gogos…
Il suffit de voir les échanges de message dans les communautés qui se créent lors d’une ICO pour voir que l’avidité et la bêtise humaine sont quasiment sans limites.
Mais dans cette boue fétide, se cachent de très rares pépites qui peuvent être porteurs de gains spéculatifs ou de gains à long terme extrêmement significatifs.
Mais il faut être clair on est dans le spéculatif pas dans l’investissement de père de famille !
Peut-être faut-il savoir se laisser tenter parfois sur des montants limités et à la suite d’une analyse très poussée.
Mais si le monde des ICOs est principalement peuplé d’escrocs, de gens peu scrupuleux et de rêveurs peu avares de promesses mirobolantes, ceux-ci, si on regarde un passé récent, n’ont pas attendu les ICOs pour bien travailler : Madoff, Aristofil et plus récemment un groupe hôtelier…
Le cadre juridique des ICOs.
Le moins que l’on puisse dire c’est que l’on évolue dans le flou le plus absolu et les risques juridiques pris par les promoteurs de certaine ICO sont parfois d’une profondeur abyssale.
Assez souvent l’émetteur reste inconnu et les contrats liant l’émetteur quand il existe avec la société sous-jacente sont soit absents soit non-divulgués. Dans ce cas les promesses faites visant à la valorisation des tokens ne sont que des mots…
Quand le cadre juridique est défini, l’émetteur est souvent domicilié dans un pays plus ou moins exotique ou plus ou moins sérieux : Île Maurice, Singapour, Estonie…
Si le pays n’est pas trop exotique (Bahamas,…) certains sont parfois des signes de sérieux. Le choix de l’Estonie, membre de l’Union Européenne, par exemple n’est pas un mauvais signe. Le traitement comptable des produits de l’ICO n’est absolument pas défini et très incertain : s’agit-il d’un engagement ayant pour contrepartie les produits de l’ICO ou d’un profit pur et simple ? La fiscalité de l’Estonie qui n’impose pas les bénéfices non-distribués permet d’évacuer le problème en traitant le produit de l’ICO comme un profit et le mettant en réserve. Les plus sophistiqués prévoient de déménager l’entreprise dans des cieux plus cléments dès que la distribution de dividendes se fera. Madère est une bonne destination car les profits ne sont imposables qu’à 5%. Tant que le déménagement se fait à l’intérieur de l’UE, je pense que l’habileté fiscale des promoteurs est plutôt un gage de sérieux de l’entreprise par rapport à ceux qui ne préparent rien.
Le KYC (Know Your Customer). La connaissance du client est indispensable pour diminuer le risque d’accueillir des clients douteux (Blanchiment, trafics de tout genre, terrorisme,…) qui mettrait en péril l’avenir de l’entreprise. Elle permet aussi d’éviter de prendre les souscriptions de clients qui résident dans un pays qui encadre ou restreint la participation à de telles opérations (USA, Chine, Corée,…). L’absence de KYC est très mauvais signe car elle contribuera inéluctablement à de très gros problèmes pour l’entreprise!
Les autorités de régulation.
Aucune autorité n’a émis de système de visa pour les ICOs. Mais certaines autorités, notamment l’UE, travaillent sur des guidelines pour encadrer les ICOs.
Certains pays ou certaines autorités ont cependant émis des recommandations ou indiqués qu’ils rattachaient les ICOs à certaines régulations existantes : c’est notamment le cas de du FSR d’ADGM, de la SFC d’Hong-Kong , de la MAS de Singapour, de la FINMA en Suisse. La Russie a prévu d’adopter un cadre légal le 28 mars prochain et certains pays plus improbables comme la Biélorussie ont déjà pris des mesures pour faciliter les ICOs et les légaliser.
Le cas de la SEC mérite une analyse particulière. La SEC a clairement indiqué que les ICOs devaient déterminer principalement à partir du Howey Test si elles rentraient dans la catégorie des « security investments », ce qui est de fait le cas quasiment toutes les ICOs. Je n’ai vu qu’une ICO qui était « SEC compliant » et passait le Howey Test mais elle était tellement peu attractive en raison des contraintes de la SEC qu’elle n’a recueilli que 150.000 $ sur 17 millions recherchés !
Il existe une possibilité pour les promoteurs d’ICOs d’attirer les investisseurs américains c’est de restreindre les souscriptions aux investisseurs accrédités notamment au titre de l’article 506 (c) du paragraphe D de la loi applicable. Ce n’est pas un visa, c’est une déclaration à la SEC comme quoi l’émetteur se place sous le régime d’exemption prévu pour les placements privé, mais le fait de se déclarer à la SEC et de déclencher de facto un examen de l’ICO ne peut-être qu’un bon présage.
Les Etats-Unis considérant qu’à partir du moment où un placement est offert à un citoyen américain ou un résident américain souscrit à un placement, cette opération est soumise à ses lois, cela implique que dès qu’un citoyen américain, la SEC enclenchera des poursuites. Elle a déjà créé un département spécialisé,la Cyber Unit, aujourd’hui occupé à bloquer les scams, mais qui demain s’attaquera à toutes les opérations qui auront porté préjudice à un Américain. Et là, il y aura du sang sur les murs et des pleurs et des grincements de dents…
Et ceux qui auront la SEC sur le dos doivent s’attendre à de gros problèmes : amendes record, inculpations pénales… Et bien sûr, ils devront éviter tous paiements en US$. Les autorités américaines ont déjà saisi des paiements en US$ lorsqu’ils étaient compensés aux Etats-Unis ce qui est obligatoire pour tout transfert en USD. Ainsi, par exemple en 2011, un entrepreneur danois a s’est vu saisir la somme de 23.000 USD qui servaient à payer des cigares cubains à un grossiste allemand, cigares achetés en toute légalité à Cuba par l’Allemand. Mais les autorités américaines ont considéré que l’utilisation du Dollar comme moyen de paiement violait les lois de l’embargo des Etats-Unis envers Cuba ! Il y a une autre jurisprudence de 2008 sur un virement de 203 $ fait au Pakistan par un Européen qui violait une loi américaine. Oncle Sam a la vue perçante !
L’attitude observatrice et plus ou moins bienveillante de certains pays montre que du bon grain peut se cacher dans beaucoup d’ivraie. Mais clairement, on évitera de participer à des ICOs où des précautions ne sont pas prises en matière de KYC. Certaines ICOs ne font des KYC que pour des montants dépassant un seuil , relativement bas. Ceci me semble acceptable, si on considère les usages : cartes de débit « sans banque », virements Western Union,…
Il n’existe à ce jour aucun visa pour les ICOs, au mieux ce sont des déclarations faites par les promoteurs auprès d’un ou plusieurs régulateurs ou des déclarations de conformité à des guidelines. Le fait que les promoteurs se conforment à ces dispositions n’est pas une garantie de succès ou un label de qualité, mais est un gage du sérieux de l’opération et du professionnalisme de ses initiateurs.
De toute façon malgré les déclarations fracassantes de certaines personnalités de l’Establishment bancaire (Pour lesquels ces mécanismes ont surtout la tare originelle de ne générer aucune commission), on sent une certaine gêne des diverses autorités de tutelle.
Les prises de position radicales de la Corée et de la Chine sont bien conformes aux traditions de ces pays et en ce qui concerne la Chine, il s’agit principalement d’une position idéologique totalement opposée à tout ce qui n’est pas sous la coupe du pouvoir central et bien évidemment du fait que c’est un formidable moyen d’exportation de capitaux dans un pays ou le contrôle des changes est très strict et la monnaie non convertible.
Pour les autres pays notamment l’Europe qui se réfugient pour la non-interdiction sur le fait qu’on ne saurait interdire aux gens de jouer au casino, cela ne tient guère car, par exemple, la Belgique a interdit en août dernier aux brokers sur CFDs à effet de levier et sur options binaires de change d’opérer et de commercialiser ces produits sur son territoire.
Les ICOs : Déroulement d’une ICO.
Les ICOs présentent un certain nombre de documents, notamment le plus souvent :
- Un document synthétique présentant sur une page recto-verso le projet : le « one pager ».
- Un document plus détaillé de quelques dizaines de pages, le « White Paper ».
- Plus rarement un document complet, le « Yellow Paper » ou « Blue Paper ». Ces termes sont inspirés des documents utilisés en recherche.
- Un planning du déroulement de l’ICO, le « Road Map ».
- Un planning du déroulement du déploiement du projet les « Milestones ». Celles-ci sont le plus souvent intégrées au Road Map.
- Une présentation de l’équipe.
- Une répartition de l’émission et un usage des fonds.
- Un MVP (Minimum Viable Product) ou PMV (Produit Minimum Viable). Rarement présent, un MVP est un bon signe. Il signifie que le concept ou le produit a déjà été testé et donc qu’il est réalisable et permet de juger de l’appétit des clients pour le produit
- Des documents annexes : « legal opinion » de juristes, environnement contractuel,…
En règle générale, ces documents sont moins détaillés que ceux présentés à un VC professionnel pour une souscription en capital mais ne sont guère éloignés de ce que l’on trouve sur les plateformes de crowdfunding en capital.
Le tout bien intégré dans un site informatique très soigné.
Le déroulement d’une ICO comprend plusieurs étapes :
- Une phase dite pré-ICO ou le projet est présenté ou censé être présenté à des investisseurs professionnels. Ils bénéficient alors de conditions très favorables en cas de souscription.
- Une phase de lancement ou les premiers souscripteurs sont gratifiés de bonus se manifestant par l’attribution gratuite de jetons.
- Le crowdfunding lui-même.
Le jeton est coté sur une ou des plateformes dans les semaines qui suivent l’ICO.
Bien évidemment dans la description du projet, l’hyperbole est de rigueur : cela sera souvent révolutionnaire, le marché est gigantesque,…
En ce qui concerne les montants, ils sont généralement exprimés en nombre de jetons avec une capitalisation maximum qui peut –être exprimée en monnaie réelle, en BTC ou en ETH. Dès que l’un des deux seuils est franchi, l’ICO est close.
Il y a aussi une « softcap ». Cette softcap est censée être le minimum vital pour le lancement du projet, les fonds supplémentaires permettant d’adjoindre des fonctionnalités ou de booster le développement.
En théorie, la softcap devrait être égale au premier « Milestone », mais elle est le plus souvent très inférieure. Et dans ce cas-là, si les montants récoltés sont à peine supérieurs à la softcap, il y a fort à parier que les fonds récoltés serviront à couvrir les frais de lancement de l’ICO et à rémunérer les diverses parties prenantes à l’ICO et qu’il ne restera rien ou pas grand-chose pour le développement du produit. C’est pour cela que malgré les gros bonus promis aux premiers souscripteurs, il convient de se faire une opinion sur les chances de réussite de l’opération.
Un bon indicateur est l’activité sur le canal Telegram. Telegram est un programme disponible sur smartphone, tablette et ordinateur qui offre des fonctionnalités comparables à Whatsapp avec la possibilité de créer des groupes auxquels peuvent souscrire les personnes intéressées en utilisant leur pseudo Telegram et sans révéler leur numéro de téléphone.
Le nombre d’abonnés au canal Telegram de l’ICO est une mesure de la popularité de l’ICO et de son « buzz ». Ce nombre doit croître rapidement et atteindre plusieurs dizaines de milliers de membres. Un nombre faible d’abonnés après plusieurs semaines est un signe clair que le projet sera un échec.
La consultation des messages sur le canal Telegram permet aussi de se rendre compte que la bêtise humaine est sans bornes.
Les « Milestones » ou bornes kilométriques sont aussi un point important à examiner. Elles doivent impérativement donner des délais et des objectifs concrets en termes de concrétisation du produit.
Le suivi des milestones permettra de se rendre compte du déroulement du projet. Si des retards peuvent être excusables, il faut en examiner les raisons. Des raisons vagues ou pire l’absence d’explications sont un mauvais signe et le spéculateur avisé en tirera les conséquences en liquidant sa position.
Le total des jetons émis correspond à la somme de :
- Des jetons souscrits en pré-ICO et en ICO.
- Des jetons attribués gratuitement.
- Des jetons attribués directement à l’équipe, aux conseillers et aux éventuels relations publiques.
- Des jetons censés couvrir les frais de lancement.
- Fréquemment des jetons attribués à un fonds de réserve dont le fonctionnement est bien souvent opaque et mal défini.
Le plus souvent 70% des jetons correspondent aux souscriptions en cash et le reste réparti ainsi qu’exposé.
Cela peut sembler une forte dilution mais les souscriptions en capital ne font guère mieux. La prime d’émission du premier tour de table est souvent très élevée par rapport au « seed capital » et les stock-options pour les promoteurs sont souvent très larges.
Dans une bonne ICO l’investisseur n’est pas plus maltraité (Mais guère mieux) que dans une levée de fonds par crowdfunding, il bénéficie en outre de 2 avantages :
- Absence de dilution ultérieure. L’ICO par principe est unique et définitive. Une levée de fonds par crowdfunding
- Liquidité par la cotation quasi-immédiate du jeton. Cette liquidité vaut ce qu’elle vaut, mais elle est meilleure que dans le cadre d’une levée de fonds où il faut attendre l’IPO ce qui nécessite souvent 5 ans ou plus.
Le spéculateur avisé profitera des bonnes nouvelles pour alléger sa position en prenant des bénéfices ou en cas de fort doute de se dégager quitte à se couper un bras. Qui dans les déboires récents d’un grand groupe hôtelier n’aurait aimé se dégager rapidement s’il avait assisté aux AG de sa société ou au moment du communiqué de la COB ?
C’est un point important à mes yeux, mieux vaut perdre des espoirs ou une partie de ses investissements plutôt que de rester collé jusqu’à la perte totale. Mais c’est une opinion personnelle, chacun attache à la liquidité le poids qu’il entend lui donner.
Les ICOs : Analyse de l’opportunité de souscription à une ICO.
Les critères d’analyse sont ceux du bon sens : je n’achète que ce que je comprends, le produit est compréhensible et répond à un vrai besoin, le marché est avéré et il existe des arguments sérieux pour penser que la société atteindra ses objectifs, on ne me fait pas de promesses chimériques et j’ai confiance dans l’équipe.
Rien de plus simple, mais l’application de ces critères de bon sens à de nombreux investissements alternatifs eût évité bien des déconvenues.
En général, un premier tour d’horizon permet d’éliminer 90% ou plus des projets.-
Une méthodologie simple consiste à d’abord faire un examen rapide du site Internet permet de dégager une première impression puis éventuellement de se plonger dans un examen plus approfondi :
- Le site Internet est-il bien conçu, les documents que je m’attends à voir sont-ils accessibles ? On écartera sans autre examen les sites Internet truffés de fautes d’orthographe ou dans un Anglais approximatif. On ne peut exiger de tous les promoteurs d’ICO de parler comme Shakespeare, mais le minimum du professionnalisme est de le faire relire par un locuteur natif.
- A quel stade en est le projet ? Est-ce simplement un beau site Internet avec des papiers très bien faits ou le concept ou le produit a t’il déjà été testé d’une façon concrètement démontrée ? Les start-ups stade 0 ne sont pas nécessairement de mauvais projets mais le niveau de risque n’est pas le même.
- Est-ce que je comprends facilement le produit ? Les concepts vagues pleins de mots ronflants sont à écarter immédiatement. Par exemple, “XXXX is the first decentralized marketing platform that allows merchants and affiliates to interact directly without brokers and ensures fair cost per actions deals based on a smart contracts.” Malgré mes efforts, je ne comprends toujours pas ce que cela veut dire ! Au passage on notera la faute «a (Singulier) smart contracts (Pluriel).
- Les éventuelles relations avec la blockchain sont-elles réelles ? Personne n’a encore jamais osé lancer une ICO pour financer un projet ouvertement sans rapport avec la blockchain, mais les liens sont souvent ténus. Je ne sais pas si je veux financer la voiture électrique de demain mais il est certain que je ne financerai pas la voiture électrique qui incorporant la technologie de la blockchain sera une révolution ! Me raconter des salades dès le départ n’est pas nécessairement un moyen de gagner ma confiance et de m’inciter à me délester de mes précieux Euros ! Bien évidemment des déclarations aussi péremptoires que stupides comme « Most FinTech experts agree that the entire world economy will be based on blockchain technologies in 10 years » nous feront fuir immédiatement.
- Le marché est-il clairement défini, soit en termes de produits, soit en termes de besoins ? Les phrases grandiloquentes comme « Market has a global turnover of 200 Billions Dollars» sont un mauvais présage. Personne ne peut prétendre prendre ne serait-ce que 0,5% d’un marché mondial du seul fait qu’il existe et il n’existe pas de marché global de telles importance qui ne se divise pas en segments ayant des caractéristiques différentes.. Par contre vouloir prendre 80% d’un segment limité et extrêmement bien cerné d’un marché peut être réaliste.
- Le produit ou la prestation a t’il une utilité ? C’est peut-être très cool de pouvoir payer le café du matin par un paiement sans contact en Bitcoin, mais est-ce utile, en ai-je besoin et est-ce mieux que ma solution actuelle ? Cette simple question permet de comprendre que les fameuses crypto-banques qui prétendent fleurir ne servent à rien et n’ont aucune chance d’avoir le moindre avenir quand ce ne sont pas purement et simplement des scams.
- Le produit, le service a t’il un avantage compétitif ? Là encore les promoteurs sont souvent peu avares de superlatifs voir même d’exagérations peu crédibles.
- Même si le produit est judicieux, quelles sont ses chances d’adoption ? Un bon exemple sont les dossiers médicaux (eHRs : electronic Health Records). Les eHRs sont un bon exemple d’application de la blockchain pour enregistrer dans un journal une suite d’évènements, sous réserve de résoudre le problème de la confidentialité.
Par contre l’adoption d’un nouveau système de gestion des dossiers patients par toute la chaîne des intervenants, même si ce système est parfait, ne se fera pas du jour au lendemain en raison des coûts de mutation. Les possibilités de succès importants à court terme 2-3 ans semblent faibles.
- Me fait-on des promesses sur l’évolution du cours du jeton ? Si oui, il faut fuir rapidement.
La première ICO vous propose du 300% immédiatement, la seconde vous annonce que votre token verra sa valeur multipliée par 48 en un an !
- Le montant de l’ICO est-il justifié ? Des dizaines de millions de Dollars sont-ils justifiés pour développer un logiciel ou à l’inverse sont-ils suffisants pour jouer un rôle significatif sur un marché global ?
- Mes jetons sont-ils utilisables dans la vraie vie ? Puis-je les utiliser pour payer intégralement un produit ou une prestation qui m’est utile ? S’ils sont limités au paiement de commissions liées à l’utilisation éventuelle d’une plateforme à l’utilité discutable, c’est un très mauvais signe.
- La nationalité de l’équipe. Propos sans doute politiquement incorrect, il convient d’être très méfiant en particulier quand l’équipe est russe. Mes amis Russes ont telle une fascination pour l’argent facile et rapide qu’une équipe majoritairement russe est un très mauvais signe, sauf si le marché principalement visé est le marché russe. De même une équipe polonaise ne fera pas un malheur sur le marché chinois. Il doit donc y avoir une adéquation entre la culture de l’équipe et les marchés visés.
- La qualité de l’équipe. Les sites des ICOs présentent souvent les CV avec un lien sur le profil Linkedin. Quelquefois les escrocs font preuve de paresse et les profils Linkedin sont vides ou n’ont rien à voir avec la description donnée. Ainsi par exemple, un profil sur un site d’ICO décrit comme « Product manager with experience at large international financial companies. Has developed software products in several start-ups and was responsible for introduction and usability. Is currently responsible for the concept of software product which will be offered to our customers.” se traduit par “Assistant Golf Professional » dans le profil Linkedin ! On peut comprendre une certaine emphase mais pas le mensonge. Si quelqu’un se targue d’un prestigieux diplôme comme un MBA Harvard ou HEC, les sites des Alumni de ces diverses institutions peuvent vous renseigner rapidement. Bref, fouillez Internet pour tout vérifier, les initiateurs ne sont pas nécessairement des célébrités mais Internet fourmille de renseignements si l’on va au-delà d’une simple recherche Google. Il existe de brillants jeunes entrepreneurs mais un projet d’envergure nécessite de conjuguer les talents des jeunes loups avec l’expérience des vieux singes. Bien que sympathique et malgré la présentation emphatique qui sera faite sur le site, une équipe entièrement constituée de jeunes gens peu expérimentés sera un facteur de risque supplémentaire.
- Lisez soigneusement toute la documentation. Le White Paper doit de par sa définition expliquer le projet d’une façon descriptive en termes simples accessibles à tous. Si ce n’est pas le cas et surtout si c’est un fatras d’affirmations non démontrées pimenté de galimatias et de jargon, fuyez ! Le Yellow Paper ou le Blue Paper, quand ils existent, sont par définition plus techniques, essayez quand même de les lire quitte à demander un avis à des tiers.
- Le MVP. Si un MVP existe ce qui est rare, c’est un excellent signe. Cela veut dire que le produit ou le service existe, que la réaction des clients a été testée et que le projet est viable et concret. Si le MVP se limite à un système de gestion de plateforme (Dashboard) sans application réelle, c’est sans intérêt. Si un réel MVP existe, on est plus proche de la scale-up que de la start-up, ce qui est très bon signe.
- La conformité réglementaire. Quel que soit le mérite d’une ICO, le fait de ne pas faire de KYC ou d’accepter les souscriptions de nationaux de pays interdisant les ICOs, de faire un marketing dans des pays sans enregistrement ou déclaration nous fera hésiter. Toutefois, il convient de rappeler que les plus célèbres « licornes » comme Uber ou AirBnB doivent leur succès au mépris complet qu’ils ont pour les lois et règlements nationaux. Mais c’est un facteur de fragilité juridique qui nous poussera à nous abstenir.
Un dernier mot, certains sites se présentent comme des agences de rating des ICOs. Aucun n’est réellement indépendant et le rating est directement proportionnel aux dépenses de pub sur le site.
Enfin certaines des ICOs présentent comme des échos-presse ce qui n’est en fait que du rédactionnel payant voire de simples posts sur la partie blog du média.
En conclusion, une ICO par crowdfunding n’est jamais qu’un moyen de financement alternatif poursuivant des buts semblables à un crowdfunding classique par une plateforme d’investissement.
L’investisseur grand public n’y est guère plus maltraité ou guère mieux traité que dans une levée de fonds mais en revanche il a une liquidité.
Les critères d’analyse sont ceux du bon sens et le scepticisme méthodologique ou doute cartésien doit être appliqué, chaque information, chaque affirmation doit être vérifiée.
Le monde des ICOs est principalement peuplé d’escrocs ou de doux rêveurs mais des projets sérieux peuvent se dénicher.
Et il n’est pas impossible d’espérer que certaines ICOs pourront nous amener un ROI en dizaines voire en centaines de pour cent, mais ce n’est qu’un espoir et loin d’être une certitude.
Ecarter systématiquement les ICOs est sans doute une erreur, et il faut être conscient que si même on peut le qualifier d’investissement car on contribue au démarrage d’une entreprise, c’est un investissement très spéculatif auquel il serait déraisonnable de consacrer plus qu’une pincée d’Euros.
Mais pourquoi pas y consacrer quelques centaines voire quelques milliers d’Euros pour se donner le grand frisson et faire augmenter notre taux d’adrénaline !
En ce qui me concerne, j’ai retenu deux projets comme étant valables au dernier trimestre 2017 :
- Un projet consistant à racheter des micro ou mini-centrales hydroélectriques peu ou pas rentables, donc peu chères, pour consommer sur place l’électricité produite dans le « mining » de Bitcoins ou autres crypto-monnaies. La consommation sur place évite d’avoir à payer le transport de l’énergie, il n’y a ni abonnement puisqu’ils sont producteurs, ni TVA puisqu’il y a autoconsommation et le faible coût de l’énergie rend l’opération de minage particulièrement rentable. Le matériel (Ordinateurs spécialisés) de minage est agencé d’une façon fixe dans des containers permettant de poser simplement le container près de l’installation sans autre forme de montage. Et ils peuvent ainsi être déménagés si nécessaire quasi immédiatement.
Bien évidemment si les crypto-monnaies s’effondrent la rentabilité disparaît, les sommes investis dans le matériel de minage sont perdues mais il reste comme valeur d’actif les centrales.
- Un projet consistant à utiliser la blockchain pour des tags intelligents et sécurisés destinés à des aliments pour bébé en Chine. Les Chinois étant de tels cyniques que pour gagner de l’argent facilement, ils n’hésitent pas à contrefaire le lait maternisé ou les aliments pour bébés. Les parents chinois qui en ont les moyens n’hésitent pas à acheter des aliments ou du lait occidentaux qui leur sont vendus 5 fois le prix européen. Une équipe de Chinois de Singapour a mis au point un système d’étiquetage intelligent permettant d’authentifier les produits locaux ou importés répondant à certaines norme de qualité et de suivre la supply chain pour vérifier que le produit ainsi étiqueté doit effectivement se situer dans le magasin où il se trouve sans avoir recours à des systèmes couteux comme des puces RFID. Le projet était presque dans le stade scale-up avec des tests réels, des précontrats signés,… La blockchain est adaptée à l’enregistrement d’évènements comme ceux d’une chaîne logistique, le besoin est réel, l’efficacité économique démontrée…
Bien sûr, ces deux projets ne cochaient pas parfaitement toutes les bonnes cases mais suffisamment pour que je pense qu’il s’agit d’investissements restant dans le raisonnable du spéculatif !
Après chacun est libre d’évaluer chacune des ICOs et de pondérer les différents critères à son goût.
Donc en conclusion, je pense personnellement que l’on peut effectivement trouver quelques rares pépites, pas forcément très grosses, dans ce flot de boue souvent fétide !