Beaucoup l’appellent « la grande transmission ». Nous sommes à la veille d’un mouvement historique de transfert de patrimoine : Les babys boomers devenus papys boomers vont disparaître et leurs héritiers vont recevoir une montagne de patrimoine immobilier et d’épargne stockée, notamment dans les contrats d’assurance-vie.
D’un côté, une génération qui aura épargné toute sa vie, une génération marquée par la destruction / reconstruction d’après-guerre. Une génération qui aura vécu un cycle de croissance et d’innovation exceptionnel, mais surtout une génération marquée par la privation et la pauvreté de ses parents. Une génération pour laquelle le travail était au cœur de la vie.
D’un autre côté, une génération d’héritier qui sait, qu’un jour, elle héritera de tout ce patrimoine accumulé par ses parents et grands-parents. Une génération qui ne comprend pas pourquoi ses parents et grands-parents ont travaillé autant et profité si peu. Une génération qui a vécu dans l’abondance et qui revendique le droit à la paresse, aux loisirs et qui cherche un travail qui a du sens.
Bref, un transfert de patrimoine, mais surtout un bouleversement sociologique majeur.
On entend souvent que les « jeunes » n’ont plus le goût au travail et le sens de l’effort. Je crois qu’il faut notamment chercher les causes dans ce bouleversement :
Les générations d’aujourd’hui sont des héritiers ! Ils savent qu’ils hériteront un jour d’un patrimoine considérable accumulé par les générations précédentes.
Pourquoi faire l’effort de travailler, pourquoi se fatiguer à travailler, à s’investir, se dépasser lorsque vous savez que vous « gagnerez » davantage en héritant qu’en travaillant.
Résultat : Pourquoi faire l’effort de se dépasser au travail. L’effort devient difficile et les arrêts de travail explosent.
La semaine dernière, un client m’expliquait qu’il allait gagner au loto lorsque sa belle-mère de 75 ans décéderait. Il me consultait pour construire une stratégie de revenu passif qui lui permettrait dès aujourd’hui d’arrêter de travailler pour se mettre à son compte et prendre du temps pour lui.
Nous y sommes, et c’est le drame de notre société : Nos enfants sont des héritiers qui n’ont pas besoin de travailler !
Un ami intime, qui se reconnaîtra dans ces lignes, me rappelle souvent l’étymologie du mot « travail ». « Travail » et « trouver du sens » sont des oxymores tant l’étymologie du mot travail fait référence à la contrainte lorsque ce n’est pas la torture.
C’est l’étymologie la plus citée du lexique français : le mot travail proviendrait du latin tripalium, un instrument de torture à trois pieds. Elle prouverait que le travail n’est que souffrance. Cette idée reçue est très fragile : non seulement une étymologie ne scelle pas le destin des significations d’un mot mais, en outre, cette hypothèse apparue seulement au xxe siècle (Champion, 2017) est très probablement fantaisiste.
Les linguistes qui se sont penchés sur la question privilégient plutôt l’hypothèse du latin trabs, qui signifie « poutre » et qui a donné travée et entraver en français. D’ailleurs, un travail désigne aussi l’appareil banal d’un maréchal-ferrant, servant à immobiliser les grands animaux (chevaux, bœufs) pour les soigner. L’idée d’une contrainte est bien là, mais nous sommes loin de l’idée de torture.Source : Étymologie de « travail »
Cette grande transmission bouleverse nos sociétés.
Augmenter les droits de succession ?
Naturellement, cette grande transmission va susciter des idées de taxation.
Une idée qui saura d’ailleurs plaire tant aux partis de « gauche » qui veulent taxer les détenteurs de patrimoine qu’ils assimilent aux riches que les libéraux qui considèrent que « personne ne doit bénéficier d’une rente, c’est-à-dire d’un revenu supérieur à sa création de valeur, et bénéficier de privilèges dans l’accès aux ressources » comme parfaitement exprimé dans cet article « Libéralisme et droit d’héritage : pour ou contre ?«
Extrait :
Lorsque l’Etat réglemente la transmission des patrimoines, notamment celle allant des parents vers les enfants, on peut considérer qu’il nuit au produit social en réduisant l’incitation des donateurs à développer leur capital; mais il est inversement possible d’énoncer qu’il agit de manière parfaitement conforme aux principes du libéralisme. En empêchant des individus de capter un revenu qui ne correspond pas à leur création de valeur, il lutte contre le développement de rentes familiales qui nous rapprochent dangereusement d’une société d’Ancien Régime en favorisant une aristocratie du sang.
Ainsi, en France, 50 % de la population possède 90% du patrimoine, dont les deux tiers proviennent d’un transfert familial et non d’un effort d’épargne individuel. L’homogamie (c’est-à-dire la tendance à se marier avec quelqu’un du même groupe social) ne fait que renforcer ce processus d’accumulation qui renforce de génération en génération l’inégalité sociale et crée des biais dans l’accès aux ressources (logement, éducation, etc). Par ailleurs, les études (voir Nicolas Frémeaux, Les nouveaux héritiers, Seuil, 2018) montrent que bénéficier d’un capital hérité (donc d’une rente) désincite à développer son effort entrepreneurial, réduit le dynamisme économique et diminue alors la création de valeur dans la société. Il y a presque un siècle, Keynes (Suis-je un libéral, 1925) évoquait déjà ces « héritiers inefficaces de la troisième génération » qui jouissent d’un revenu décorrélé de leur productivité.
Il est dans l’esprit du libéralisme de défendre le droit de chacun de disposer de son patrimoine comme il le désire et de le transmettre à sa mort à qui lui plait; mais il n’est certainement pas dans l’esprit du libéralisme de permettre à des individus, au nom d’un privilège de naissance, de bénéficier d’un revenu qui ne correspond pas à leur création de valeur, avec l’inconvénient induit de les désinciter à développer leur esprit entrepreneurial et leur taux d’effort.
Bref, il faut se préparer à une augmentation des droits de succession, c’est le sens de l’histoire, et probablement le moins mauvais des impôts si on veut conserver notre modèle social
Que choisissez-vous entre :
- Augmenter l’impôt sur les travailleurs (salariés, fonctionnaires et indépendants);
- Baisser les retraites (= réduire les dépenses publiques) ;
- Baisser les remboursements SECU (= baisser les dépenses publiques) ;
- Augmenter les impôts sur les entreprises ;
- Augmenter les droits de succession.
Il semble préférable de taxer les successions plutôt que le travail ou l’entreprise, même s’il serait encore préférable de réduire les dépenses pour réduire les impôts, mais c’est là un chemin impossible tant les dépenses publiques excessives sont principalement des dépenses sociales de santé et de retraite.
Ainsi, entre baisser les retraites ou réduire les remboursements sécu pour réduire la dépense sociale, taxer les successions apparaît comme la moins mauvaise des solutions si on souhaite conserver le modèle social.
On peut aussi souhaiter changer de modèle social… mais c’est là un autre débat. Je ne suis pas certain que la population soit prête à des coupes drastiques dans les prestations sociales et notamment la baisse des retraites et des remboursements de santé pour éviter d’augmenter les impôts des quelques-uns d’entre nous qui en payent beaucoup trop.
N’oubliez pas qu’aujourd’hui 70% des Français reçoit plus de prestations sociales qu’ils y contribuent ;-(
Seuls 30% d’entre nous payent plus qu’ils reçoivent.
À suivre.