Un article rédigé par Edouard PETIT – Auteur du livre « Epargnant 3.0 » et « Créer et piloter un portefeuille d’ETF » –

Comme je l’explique dans mon livre « Épargnant 3.0 » et « Créer et piloter un Portefeuille d’ETF » et dans plusieurs articles sur ce blog, l’investisseur particulier peut faire fructifier son argent de manière très performante en appliquant les principes de la gestion passive. Cependant, la gestion passive ne se résume pas à l’investissement dans des ETF. La gestion passive a un volet « finance comportementale » très important.

J’aurais même tendance à dire que c’est le plus important. En effet, l’épargnant est son propre ennemi. La psychologie de l’investisseur le pousse à faire des erreurs majeures. Ces biais ont été très bien documentés dans la littérature académique.

À titre d’exemple, le livre de Daniel Kahneman, prix Nobel d’Economie en 2002, « Système 1 / Système 2 : Les deux vitesses de la pensée » est une référence sur le sujet.

 

Les biais comportementaux des investisseurs sont très nombreux

Parmi les biais comportementaux, on peut citer, de façon non exhaustive :

– Le conservatisme, c’est-à-dire la tendance à sous-pondérer l’importance de nouvelles preuves qui ne conforteraient pas notre vision. Nous avons souvent tendance à nous intéresser et à lire sur les sujets qui confortent notre propre ordre des choses.

– Une plus grande attention aux raisonnements simples, mais forts, qui attirent l’attention et s’appuient sur l’émotion. Une histoire bien racontée et qui touche le cœur a beaucoup plus de chance d’être acceptée qu’un raisonnement froid et académique.

– Une mauvaise compréhension des probabilités et une importance trop forte des stéréotypes. Nous cherchons des explications à des choses qui n’en ont pas. Nous cherchons à nier l’aléatoire.

– Une confiance exagérée dans nous-mêmes (« overconfidence » en anglais). L’immense majorité des gens se sentent meilleurs conducteurs que la moyenne, la plupart d’entre nous se sentent meilleurs que ses collègues dans son travail, etc.

– L’attribution de nos échecs à la malchance et de nos réussites à nos compétences.

– Le « je le savais ». On a toujours l’impression que l’on savait qu’un évènement rare arriverait.  La crise des technos ? Mais c’était évident que toutes ces entreprises étaient surévaluées …

– Les épargnants accordent plus d’importance à une perte qu’à un gain de la même ampleur. Et lorsqu’ils sont possiblement en perte, ils sont prêts à prendre des risques absurdes.

– L’amour propre et l’aversion au regret qui nous fait communiquer que sur ces réussites et insister dans ses échecs. On cherche souvent à se refaire, que ce soit au Casino ou en bourse.

– L’effet « ticket de loterie ». On préfère une probabilité faible de faire un gain énorme, que de fortes probabilités de faire un gain moyen … même en sachant que le gain pondéré est meilleur avec des petits coups.

– La difficulté à avoir son propre jugement et la tendance naturelle à faire comme la foule.

– L’ancrage, c’est-à-dire la référence à un chiffre de référence. On a acheté sa maison à tel prix, donc on ne peut ou veut pas vendre au-dessous …

– Etc.

Si vous êtes un être humain, je pense que ces exemples vous parlent. Si vous avez déjà investi de l’argent, je pense que vous voyez assez bien comment ces biais comportementaux influencent vos décisions d’investissement et ne vous emmènent pas souvent dans la bonne direction.

 

 

Un des pires est d’acheter et de vendre au plus mauvais moment

Je vais ici me concentrer sur un de ces biais, qui est le fait de s’appuyer sur des événements récents plutôt que des tendances longues et des théories bien étayées. On l’appelle parfois en anglais le « recency bias ». Cela pousse les épargnants, dans leur ensemble, à investir au plus mauvais moment. Ils investissent quand ça a monté, et les chances que cela continue à monter ont baissé. Et, bien sûr, ils vendent au pire moment aussi.

Robert Schiller, prix Nobel d’Économie en 2013, a très bien documenté ce sujet et notamment ce qu’il appelle le « herding », c’est-à-dire les effets de foule. Dans son livre « Irrational Exbuberance », il compare la performance de la bourse et l’avis de la population sur l’intérêt d’investir en bourse.

 

les actions le meilleur investissement

 

On voit bien que les gens pensent que la bourse est le meilleur investissement qui soit lorsque la bourse a monté et est au pic … et vice-versa. L’effet n’existe pas que sur la bourse. Il est le même sur l’immobilier. On est confient dans l’immobilier quand il a monté.

Ce biais se retrouve empiriquement dans les flux des fonds. On voit clairement dans le graphique ci-dessous que les épargnants investissent quand la bourse a déjà monté. Ce graphique présente en histogramme bleu les flux nets vers les fonds et avec la courbe orange la performance des bourses mondiales. On voit par exemple qu’entre 2008 et 2010, les bourses ont chuté et les épargnants ont retiré leur argent. C’est dommage, car depuis la baisse a été plus que largement compensée.

 

flux d'investissement et variation bourse

 

 

Cela impacte de manière très importante la performance des investissements

Ilia D. Dichev, professeur à l’Université du Michigan, a fait ce type d’analyse en 2004. Il a comparé un investissement « Buy and Hold », c’est-à-dire que l’on garde sur toute une période et la performance réelle des investisseurs, qui font des allers- retours. Ces allers- retours se faisant, comme on vient de le voir, sur la base des performances passées. Le Buy and Hold gagne à tous les coups. Et chose intéressante, il a comparé les pays.

La différence est particulièrement importante en Italie puis en France et au Japon, avec du -3% annuel (les États-Unis et le Royaume-Uni sont autour de 1%).

Morningstar s’est aussi lancé dans ce genre d’étude. Ils publient en particulier « Mind the Gap » sur une base annuelle. On y apprend, par exemple, que sur 10 ans les investisseurs sur les fonds américains investissant aux États-Unis perdent 1% à 2% par an en tentant de « timer » le marché. Ils ont par ailleurs démontré que plus une classe d’actifs ou un fonds était volatile et plus l’investisseur perdait face au « buy and hold ».

Dans son étude de 2005, on voit que sur 10 ans les fonds en technologie avaient fait 7,68% par an tandis que les investisseurs qui avaient investi dans ces fonds avaient fait -5,67%. C’est effectivement une différence supérieure à 13% par an.

Par ailleurs, Morningstar a démontré que les investisseurs investissant dans les fonds avec le moins de frais subissaient moins les affres du market timing (différence de 0,8% pour le quartile le moins cher et 1,8% pour le quartile le plus cher).

 

 

Investissement passif rime avec investissement programmé, connaissance de soi, de l’histoire de l’investissement et de ses fondamentaux

Chercher à faire mieux que le marché en rentrant et sortant du marché est une tendance naturelle qu’il faut combattre. S’appuyer sur des historiques de performance et des backtests pour parler finance aussi. Une bonne méthode pour tenter de s’en affranchir est l’investissement programmé. On investit tous les mois (ou tous les trimestres) sans se poser de questions.

On peut le coupler à un rééquilibrage de son portefeuille, pour respecter son allocation stratégique. Cela permet d’une part de maintenir une allocation du risque cohérente et d’autre part d’être (légèrement) contrariant. On vend ce qui a (trop) monté et on achète ce qui a (trop) baissé.

Cela demande une force de caractère évidente. Et croire que l’on n’est pas sujet à la tentation de faire du market timing ou penser que son propre market timing est efficace, contrairement au market timing moyen des investisseurs, est, pour moi, clairement faire preuve d’overconfidence.

Pour être moins sujet à ce biais, il faut, à mon sens réduire le nombre de décisions à prendre et le nombre d’actes à faire. Cela veut dire, par exemple, faire des virements/prélèvements automatiques, si possible avoir une assurance vie qui font du rééquilibrage automatique, etc.

Les fintech et en particulier les robo advisors peuvent aider à faire cela. Et je pense qu’une de leur marque de fabrique doit être la finance comportementale.

Cependant, le conseiller financier a aussi toute sa place.

Le conseil humain est complémentaire du conseil automatique. Aux États-Unis, les deux vivent ensemble. Le conseil humain doit aussi aider l’épargnant à vaincre ses pulsions, notamment acheter et vendre au plus mauvais moment. Il doit faire preuve d’une très bonne psychologie, mais aussi une excellente connaissance des marchés, de son histoire et des théories (au sens noble du terme) de l’investissement.

Faire de l’investissement seul est tout à fait possible, cela permet d’économiser des frais de conseil et on a le plaisir de se prendre en main. Cependant, il faut une très grande force de caractère pour maintenir coûte que coûte son plan. Et je crois que tant que l’on n’a pas expérimenté un krach boursier, on ne s’en pas vraiment compte.

D’ailleurs, certaines études ont montré que les épargnants accompagnés pouvaient avoir une performance supérieure aux épargnants non accompagnés. La valeur ajoutée apportée dépasse alors les frais. Mais il faut qu’ils soient bien accompagnés, que ce soit par un robot ou par un humain.




9 Comments

  1. Cher confrère, voilà une étude pertinente. Permettez moi de faire quelques remarques à chaud .

    « Faire de l’investissement seul est tout à fait possible, cela permet d’économiser des frais de conseil et on a le plaisir de se prendre en main.  »
    Si le seul but est d’économiser des frais, se faire plaisir seul est effectivement la voie à choisir. Savoir se prendre en main…c’est une expérience parfois aléatoire 🙂

    « Cependant, il faut une très grande force de caractère pour maintenir coûte que coûte son plan. »
    Eh oui et là, rares sont les élus. Les chemins de traverses sont tentants.

    « D’ailleurs, certaines études ont montré que les épargnants accompagnés pouvaient avoir une performance supérieure aux épargnants non accompagnés.  »

    Mon expérience professionnelle démontre qu’ils ONT.

    Pourquoi dis je cela ? Un constat professionnel. Celui qui gesticule, le fait souvent au mauvais moment. Je suis d’accord avec vous.
    Celui qui anticipe est rare, celui qui agit à contre sens fait souvent beaucoup d’émules.
    L’épargnant se doit d’être accompagné par un professionnel du droit, de la finance. L’épargnant préfère ses copains qui ont fait ceci cela et qui de préférence n’a pas les même objectifs et contraintes que son copain conseilleur.

    Je suis en pleine réflexion pour la préparation d’un ouvrage qui met en exergue ces comportements. J’ai du boulot.

    • julien bonnetouche says:

      Je serais d’accord avec vous si les » conseilleurs » en gestion de patrimoine étaient compétents.
      Or c’est loin d’être toujours le cas, et ils pensent d’abord à leur propre intérêt avant celui du client.
      Ils ne sont par ailleurs pas capables de dire à un client d’attendre pour acheter même si ils le pensent. commission d’abord.
      Quant à vendre n’en parlons même pas ! eux non plus…

      • je cite « Je serais d’accord avec vous si les » conseilleurs » en gestion de patrimoine étaient compétents.
        Or c’est loin d’être toujours le cas, et ils pensent d’abord à leur propre intérêt avant celui du client. »
        c’est inexact pour partie. La plupart sont compétents et honnêtes certains plus que bien diplômés. Leur satisfaction est dans l’intérêt des solutions préconisées et de leur impact. Quand on fait vendre de la pleine propriété pour acquérir de la nue propriété, l’intérêt fiscal du client est préservé en sus de l’intérêt patrimonial. Le même raisonnement s’applique aux valeurs mobilières. Il ne faut pas jeter le bébé avec l’eau du bain 🙂

        • julien bonnetouche says:

          Là vous faites allusion aux montages fiscaux légaux que n’importe qui peut connaitre ne serais ce qu’en allant sur internet, ou que son notaire va lui donner gratuitement en général.
          Moi je vous parle de la capacité, dont devrait de flatter le CGP, à investir pour ses clients dans les bons support au bon moment.
          Ses diplômes comme vous le dites, et derrière lesquels on aime bien de réfugier en France, n’ont rien à voir à l’affaire. c’est l’intelligence et la vision des marchés qu’ils devraient apprendre car c’est cela dont le client a besoin en priorité.

          • « Moi je vous parle de la capacité, dont devrait se flatter le CGP, à investir pour ses clients dans les bons support au bon moment. »

            Ah si seulement nous avions la boule magique….Si vous avez LE CGP qui a LE bon timing et LE bon support, gardez le.

            En ce qui et nous concerne, je suis et nous sommes tenus à une obligation de moyens et non de résultat. Enfin, le bon support suppose aussi le bon gérant sur la durée. Pas si simple.

  2. Michel says:

    S’agissant de la liste des biais que vous énoncez, beaucoup d’accord sauf sur ces derniers:

    « Une mauvaise compréhension des probabilités et une importance trop forte des stéréotypes. Nous cherchons des explications à des choses qui n’en ont pas. Nous cherchons à nier l’aléatoire. »
    – Ceux qui ont étudié un tant soi peu les probabilités « at the school » comprennent très bien cette discipline et ne se font pas avoir, je pense être de ceux là, ce qui ne m’empêche pas de perdre.

    « Une confiance exagérée dans nous-mêmes (« overconfidence » en anglais). L’immense majorité des gens se sentent meilleurs conducteurs que la moyenne, la plupart d’entre nous se sentent meilleurs que ses collègues dans son travail, etc. »
    – Ça, c’est quand vous êtes jeune et arrogant, l’âge permet d’introduire une forme de discernements dans ses réflexions

    « L’attribution de nos échecs à la malchance et de nos réussites à nos compétences. »
    Je ne crois pas du tout à la chance ou à la malchance, pour moi ce n’est que du hasard positif ou négatif. J’ai tenté d’expliquer cela à Julien dans un précédent post.

    « Le « je le savais ». On a toujours l’impression que l’on savait qu’un évènement rare arriverait. La crise des technos ? Mais c’était évident que toutes ces entreprises étaient surévaluées … »
    – la c’est un biais qui malheureusement ou heureusement m’habite, pourquoi ??? Est-ce le fait que quand quelque chose a suffisamment/ trop monté, il ne peut que baisser ou quand une période calme a top duré, on ne peut qu’attendre une catastrophe (crash d’avion, tempête ou ouragan après période longue de beau temps, guerre après long temps de paix, ….)

  3. martins says:

    Bonjour
    C’est effectivement difficile de passer beaucoup de temps à réfléchir et ne pas intervenir (acheter et vendre) souvent et on subit les différents biais.
    Une des manières de s’améliorer en investissement est de considérer que nous ne pourrons acheter que 20 fois dans notre vie d’investisseur.
    Cela permet de travailler chaque décision d’investissement plus en profondeur et de résister à certains biais.
    Une autre solution pour battre le marché (cela est vrai depuis 50 ans pour Berkshire) est d’investir avec les meilleurs et de les laisser faire. Mais rester assis sans rien faire n’est pas facile…
    amicalement
    Antonio

  4. julien bonnetouche says:

    Bonjour Antonio,
    les deux mon colonel !!
    On doit décider soi même du moment de rentrer puisque les CGP ne sentent pas le marché, ( ou plutôt ils préfèrent ne pas s’en occuper) ne pas acheter d’action en direct, mais choisir des fonds bien gérés.
    Et c’est là aussi que devrait intervenir un CGP compétent, en surveillant la qualité et les performances des gestionnaires de fonds, et ne pas hésiter à en changer quant un « bon » s’en va ailleurs.
    mais rares sont ceux qui font cela. En général ils préfèrent passer leur temps à faire du « commercial » et recruter de nouveaux clients.

  5. Thierry says:

    J’adore cette phrase de cet article : « Nous cherchons des explications à des choses qui n’en ont pas. » . C’est tout à fait vrai De le même façon, la plupart des gens cherchent un sens à leur vie, alors que la vie n’a aucun sens. il faut juste vivre , c’est tout. mais , de grace, ne cherchez pas de sens à votre vie, , c’est tout à fait dérisoire. Ou prétentieux.

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